La forêt privée à l'heure du capital naturel
Ce que la nouvelle stratégie fédérale pourrait signifier pour les propriétaires forestiers et comment s'y préparer.
Quand vous marchez dans votre forêt, vous voyez le bois avec lequel seront construites de futures maisons. Vous voyez aussi l'habitat du chevreuil que vous observez depuis trois ans, le ruisseau où vos enfants ont attrapé leur première truite, le couvert dense où poussent les champignons que vous récoltez. Intuitivement, vous savez que cette forêt vaut plus que son seul volume marchand, pour vous et vos voisins, et que ses usages sont multiples et complémentaires.
Ce que vous comprenez, le gouvernement fédéral commence à le formaliser.
En mars 2026, le premier ministre Mark Carney a dévoilé la stratégie « Une force de la nature » visant à protéger 30 % des terres et des eaux du pays. Il a aussi annoncé la création d'un « groupe d'experts sur la comptabilité du capital naturel et le financement de la nature ». L'objectif est de suivre l'état des écosystèmes avec la même rigueur que les rendements financiers et d'ouvrir la voie à des mécanismes qui orientent l'investissement privé vers la protection des milieux naturels.
Pour les propriétaires de forêts privées, c'est un signal qu'il faut prendre au sérieux. Sans changer immédiatement votre quotidien, cette stratégie pourrait redessiner, d'ici quelques années, la manière dont on récompensera la gestion durable des forêts en visant l'équilibre entre différents objectifs.
Le préalable à la valorisation des services écologiques
Mettre la nature dans les livres comptables suppose qu'on puisse en mesurer les bénéfices. Pas seulement la décrire à un moment précis, mais aussi la mesurer avec suffisamment de fiabilité au fil du temps pour qu'une autorité réglementaire puisse constater les tendances.
Or les données existent déjà. Il y en a dans votre plan d'aménagement forestier (PAF), souvent le premier geste professionnel posé par l'ingénieur forestier dans votre forêt. Vous prenez des notes et des photos. Les satellites en captent en permanence. Le problème n'est pas le manque de données. C'est leur état.
Aujourd'hui, les données forestières de votre boisé sont éparses, hétérogènes, souvent piégées dans plusieurs documents conçus à l'origine pour être lus et signés (à l'encre bleue!), puis déposés dans un classeur, pas pour être consultées par un système.
Par exemple, le PAF impose un socle commun, mais au-delà de celui-ci, chaque ingénieur forestier et agence régionale a ses propres conventions, ses propres modèles, ses propres formats et exigences. C'est compréhensible historiquement : la pratique s'est construite avant les systèmes qui, aujourd'hui, pourraient s'en nourrir, et elle doit tenir compte de réalités régionales importantes.
L'expertise en foresterie est solide. Il reste à l'arrimer à des outils accessibles, qui structurent la collecte et la gestion des données pour les rendre exploitables à grande échelle tout en suscitant l'adhésion des propriétaires. C'est l'obstacle qui sépare la pratique actuelle de la comptabilité du capital naturel.
Cinq prérequis pour numériser une forêt
Pour qu'un boisé puisse entrer dans un système réellement numérique, ses données doivent satisfaire cinq conditions.
1- Standardisation
Les informations doivent reposer sur un socle commun, harmonisé entre les ingénieurs et les territoires. Le PAF actuel impose certains standards pour ses éléments réglementaires de base, mais une grande partie du contenu est produite selon des conventions qui varient d'un professionnel ou d'un territoire à l'autre. Cela signifie non pas que les pages couvertures des PAF soient identiques, mais qu'on nomme les mêmes choses de la même façon. Standardiser les formats de données ne signifie pas ignorer les particularités régionales, mais permet de comparer un boisé à l'autre, une région à l'autre, une décennie à l'autre sans exiger un traitement manuel à grande échelle.
2- Format interrogeable
Une donnée enfouie dans un PDF n'est pas vraiment une donnée, c'est l'image d'une donnée. Pour qu'un système puisse « comprendre » votre forêt, suivre son évolution ou la connecter à un mécanisme de valorisation, il faut que l'information soit disponible dans un format accessible aux outils d'analyse, y compris ceux s'appuyant sur l'intelligence artificielle. Le PDF n'est pas un format adapté à cet usage. (De plus, le PDF est d'abord un format pensé pour l'impression, alors que les propriétaires consultent généralement leurs informations sur mobile et ce, depuis plusieurs années!)
3- Suivi continu
L'évolution d'une forêt n'est pas une photographie, c'est un film. Le PAF actuel capture un instant précis, votre boisé tel qu'il est aujourd'hui qui devient obsolète au cours des dix ans de sa durée légale. Pour reconnaître les effets de votre bonne gestion, un système comptable doit suivre l'évolution dans le temps : comment et où le couvert se densifie, la biomasse et le carbone s'accumulent, où se produisent les observations de la faune, quand et où apparaissent d'éventuelles espèces envahissantes, etc. Sans séries temporelles, il est très difficile de savoir si votre forêt progresse vers l'atteinte de vos objectifs et de mesurer les tendances.
4- Architecture modulaire et multisources
Votre ingénieur forestier perçoit les détails du terrain qu'aucun capteur ne voit. Les données satellitaires offrent une couverture régulière à l'échelle du paysage, à faible coût. Le chevreuil qui revient brouter, l'arbre tombé après le verglas, la première floraison du printemps, c'est vous qui les voyez. Et bientôt, des capteurs météo ou des relevés acoustiques pourraient s'ajouter. Aucune source ne suffit à elle seule pour décrire la vie dans votre boisé!
Une chaîne de données crédible doit donc être modulaire : capable d'intégrer une nouvelle source sans tout reconstruire, de continuer à fonctionner en l'absence temporaire d'une source, et d'évoluer avec les outils et les méthodes. Dans cette chaîne, vous n'êtes pas un témoin passif : vous êtes un observateur privilégié et un contributeur régulier.
5- Normes reconnues et adaptées aux boisés privés
Une donnée saisie selon des normes locales n'a de valeur que sur son marché local. Pour qu'un boisé québécois soit reconnu dans des mécanismes de valorisation qui dépassent nos frontières, il faut s'appuyer sur des cadres qui seront reconnus ailleurs.
La norme FSC-SLIMF, conçue pour les petites forêts gérées de manière responsable, en est un exemple pertinent. Déclinaison de la norme FSC reconnue internationalement et crédible auprès des ingénieurs forestiers, elle est adaptée aux forêts familiales et communautaires et accessible aux propriétaires qui ne souhaitent pas mettre leurs forêts « sous une cloche de verre ».
Cette norme est adaptée aux forêts où l'on vit, que l'on exploite dans le respect de sa régénération naturelle et de la collectivité qui l'entoure. Elle valorise l'équilibre entre la production durable de bois, la régulation du climat, le respect de la biodiversité, du sol, de l'eau, des valeurs culturelles et de la pratique d'activités récréatives. La norme SEEA EA (System of Environmental-Economic Accounting: Ecosystem Accounting) adoptée par la Commission de Statistique de l'ONU depuis 2021 est un autre exemple. Sans être des panacées, elles montrent ce qui est possible. Et elles ont la très grande qualité de déjà exister!
De la donnée à la reconnaissance
Si ces conditions sont réunies, il deviendra possible de récompenser les propriétaires de boisés qui offrent des services écologiques à leurs communautés.
Cela demande un parcours de données complet, fiable et entièrement numérisé, de la première mesure de terrain par l'ingénieur forestier jusqu'au rapport final servant de base à un mécanisme de valorisation. À chaque étape, des données s'ajoutent et des inférences se construisent, mais l'intégrité est préservée.
Cette rigueur a un coût : les mesures existantes de valorisation des services écologiques reposent encore trop sur des traitements manuels et la coordination entre de nombreux intervenants. Elles finissent par coûter très cher en effort et en argent par rapport à ce qu'elles rapportent, ce qui en décourage plusieurs. Pour qu'un système de reconnaissance fonctionne, il doit réduire cette friction. Il doit automatiser les traitements de données en fournissant des outils efficaces aux professionnels et engageants pour les propriétaires.
Numériser sa forêt maintenant pour la valoriser plus tard
La valorisation de la nature n'est pas une fin en soi; c'est un moyen de récompenser les propriétaires qui prennent parfois des décisions moins rentables à court terme pour maintenir un milieu vivant dont tous bénéficient.
Quand le système de comptabilité du capital naturel arrivera, sous une forme qu'on ne connaît pas encore exactement, il y aura deux types de boisés : ceux dont les données seront disponibles pour les nouveaux mécanismes, et ceux qui resteront invisibles parce que leur histoire dort dans des documents qu'aucun système ne sait lire efficacement.
Cette histoire s'écrit au quotidien, dès maintenant : ce qui n'est pas consigné aujourd'hui ne sera pas valorisable demain.
Vous prenez soin de votre forêt depuis longtemps. Assurez-vous que, le moment venu, ce travail sera reconnu!